Un Noël en mer (Christmas Ghost Story)

Monsieur Hastings était un homme mauvais. Il dirigeait d’une main de fer la National Maritime Corporation. Ancien capitaine lui-même, monsieur Hastings avait navigué sur presque toutes les mers du monde. Marin connu et reconnu, il était autant admiré que craint. Son mauvais caractère était aussi légendaire que ses prouesses en mer.

Monsieur Hastings était propriétaire et capitaine du Poseidon. Il avait racheté ce Trois-Mâts alors qu’il était en voie de démantèlement. C’est que le Poseidon s’était échoué au large des Antilles vingt ans auparavant. On avait, à l’époque, retrouvé le bateau salement amoché et complètement vide. Personne ne sut jamais ce qui était arrivé aux membres de l’équipage qui semblaient s’être volatilisés. L’épave avait été remorquée jusqu’en Angleterre et sa destruction annoncée. Mais monsieur Hastings racheta la carcasse et après avoir dépensé une petite fortune pour le restaurer, le Poseidon entama une nouvelle vie.

Le 30 juin 1870, le bateau rejoignit la mer pour son voyage inaugural. Monsieur Hastings prit les commandes du navire. Quatre membres de l’équipage l’accompagneraient.

Le plus jeune, âgé d’une vingtaine d’année, s’appelait Martin Jenkins. C’était un bon p’tit gars de la campagne qui était venu à Londres pour apprendre un métier. Mais, une fois arrivé dans la grande ville, il avait surtout appris à se faire payer des chopes de bière au bar du coin. Depuis bientôt six mois, il ne vivait que pour la bouteille.

Le deuxième, qui était un peu plus âgé, s’appelait Gabriel Watts. Mais, il était plus connu sous le nom du “simplet”. En effet, Gabriel, bien que bien bâti, ne semblait pas tout à fait fini. Incapable de comprendre que deux et deux font quatre, mais adorant les jeux d’argent, il s’était rapidement retrouvé avec de nombreuses dettes.

Le troisième était un homme d’une quarantaine d’années. Un peu bourru, il ne parlait que rarement et ne souriait jamais. Une large cicatrice sillonnait sa joue gauche, signe que Dave Ross était un bagarreur.

Enfin, le quatrième, Georges Wood, était un ancien capitaine à la retraite. Et, même si un grave accident en mer l’avait propulsé à la une des journaux deux ans auparavant, lui et monsieur Hastings étaient de bons amis.

Malheureusement, le Poseidon, une nouvelle fois, eut un terrible accident. Le navire sombra au large des Açores. Il s’en fallut de peu pour que les cinq hommes ne le suivent au fond de la mer. Après cet accident, monsieur Hastings prit sa retraite et décida qu’il était temps pour lui de passer aux affaires.

Peu après le naufrage du bateau, l’ancien capitaine fit fortune. Bien sûr, les mauvaises langues se déchaînèrent face à cet argent qui sembla tomber du ciel. Certains avaient même de façon scandaleuse, émis l’hypothèse que l’accident avait été planifié pour toucher l’argent de l’assurance. Monsieur Hastings préféra garder le silence, et la police n’ouvra pas d’enquête, signe que tout cela n’était que des sornettes.

Des mois passèrent et en cette veillée de Noël, les cinq marins s’enivraient et dansaient. Mais, quand l’heure fut venue d’aller se coucher, ils eurent le sommeil perturbé.

Martin Jenkins rêva qu’une jeune femme entièrement recouverte de vase le fixait. Partout où il posait les yeux, le spectre ne cessait de l’observer. Il se réveilla en sursaut, le pyjama trempé de sueur.

À peine avait-il fermé les yeux que Gabriel Watts vit un vieil homme livide tentant de s’accrocher à sa chemise. Le rêve lui sembla si réel qu’il pouvait sentir les doigts gelés sur sa peau. Une douleur fulgurante s’abattit sur son estomac, le tirant brutalement du sommeil.

Dave Ross passa la nuit du réveillon seul comme à son habitude. Mais, alors que ses paupières tombaient de fatigue, il vit un jeune homme courir vers lui en le suppliant de l’aider. À chaque requête, des litres d’eau sale se déversaient de la bouche de l’infortuné. Dave se réveilla en hurlant.

Enfin, Georges Wood, qui s’était endormi la panse bien remplie, rêva qu’il était sur un bateau et que des milliers de petites mains le faisaient chavirer. Une violente nausée le tira brusquement de son lit.

Après cette nuit perturbée, les quatre hommes se préparèrent gaiement pour rendre visite à monsieur Hastings. C’est qu’en ce jour de Noël, ils s’attendaient tous à recevoir un bien beau cadeau. Tout en se préparant, ils se remémorèrent leur rêve de la nuit. Ils chassèrent bien vite ces pensées, se moquant de leur peur enfantine. À l’heure convenue, tous prirent place autour de la grande table.

Monsieur Hastings avait organisé un somptueux déjeuner. Les mets les plus fins, et les plus dispendieux s’y trouvaient. Les cinq marins burent jusqu’à plus soif et mangèrent tant que leur estomac pouvait le supporter. Les rires et la fête emplissaient l’immense demeure. Et quand vint l’heure des cadeaux, ce fut Georges qui prit la parole :

_ Alors mon brave Robert ! Qu’est-ce que cela fait d’être riche ? dit-il à l’endroit de monsieur Hastings en se tapant sur les cuisses.
_ Et bien ma foi, ça n’est pas désagréable… Et levant son verre rempli de champagne, il lança à la cantonade : Mais vous allez vite tous le savoir puisque aujourd’hui vous êtes riches aussi mes amis ! Et tous levèrent leur coupe en hurlant de joie.

C’est que la compagnie d’assurance venait de verser à monsieur Hastings l’énorme indemnité suite du naufrage du Poseidon. Et, comme l’ancien capitaine était un homme d’affaire rusé, il s’était empressé de revoir à la hausse le contrat d’assurance du bateau avant de le faire sombrer volontairement dans l’océan atlantique.

Monsieur Hastings leva de nouveau son verre et déclara à ses sbires :

_ Pour fêter ça, allons faire une balade en mer ! Après tout, c’est grâce à elle que nous sommes riches !

Les hommes pleins de vin et de Champagne, hurlèrent leur enthousiasme. La demeure de monsieur Hastings donnait sur la mer et, malgré le froid glacial du mois de décembre, les joyeux escrocs sautèrent gaiement et embarquèrent sur un petit bateau de plaisance. Le capitaine à la retraite prit les rames et navigua, s’éloignant de plus en plus de la côte.

S’arrêtant en pleine mer, les cinq marins virent avec plaisir un feu d’artifice éclater dans le ciel. Les hommes ivres trinquèrent, tout à leur joie. Le bruit des feux qui explosaient dans le ciel couvrit à merveille les coups de feu que monsieur Hastings leur imprimait. Tour à tour, les quatre hommes tombèrent au fond du bateau.

Sans perdre de temps, monsieur Hastings lesta les corps d’une lourde pierre et les jeta à la mer. Lorsque la surface de l’eau redevint calme et que le dernier corps toucha le fond marin, il reprit les rames en direction de la maison.

Il n’était plus qu’à une centaine de mètres du bord. Il voyait déjà la lumière qu’il avait laissée allumée et qui lui servait de point de repère dans la nuit. Soudain, la mer s’agita.

“Vite ! Le vent va se lever” pensa-t-il. Et redoublant d’effort, il imagina le magot qui l’attendait à la banque.

Mais, le bateau tangua, suivi rapidement d’une seconde secousse. La troisième fut encore plus violente et lui fit lâcher les rames. C’est alors qu’il vit dans le ciel une gigantesque trombe se dessiner. Elle fonçait droit devant lui. Monsieur Hastings reprit ses rames, lutta de toutes ses forces contre la mer déchaînée. Il pensa même un instant sauter et rejoindre la rive à la nage. Il renonça, conscient qu’il serait vite emporté par les flots.

Se concentrant sur les billets, les pièces et les lingots qui l’attendaient, il rama de toutes ses forces. Mais la trombe fut plus rapide. Un tourbillon emporta le bateau, le soulevant hors des flots.

L’article du journal qui fut publié le lendemain, rapportait la plainte pour fraude à l’assurance qui venait d’être déposée à l’encontre de monsieur Hastings. Lorsque des agents de police se rendirent au domicile de l’ancien capitaine, ils trouvèrent les restes du repas de la veillée de Noël, mais aucune présence humaine.

L’enquête pour retrouver les marins piétina et, bien vite, elle fut abandonnée. Mais, un villageois jura qu’il avait vu, lors du jour de Noël, un bateau voler. Il décrivit comment des mains, sorties de nulle part, avaient empoigné le Trois-Mât, l’emportant dans les airs.

Bien sûr le pauvre bougre devint rapidement la risée du village. “Il a dû bien tirer sur la bouteille celui-là” pensèrent les habitants.

Mais devant l’ampleur du scandale de l’escroquerie à l’assurance, tous s’accordèrent à dire que vraiment, monsieur Hastings était un homme mauvais.

2017CoralDickinson

Vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire de la tradition des Christmas Ghost Stories ? Retrouvez plus d’informations dans cet article .

Vous écrivez des histoires fantastiques de Noël ? N’hésitez pas à laisser le lien vers vos textes dans la section commentaires !

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *