Chronique d’aujourd’hui : Le gardien du phare aime trop les oiseaux – Jacques Prévert

Titre : Le gardien du phare aime trop les oiseaux

Auteur : Jacques Prévert

Genre : poésie

Date de parution : 1963

Nombre de mots : 81

Appréciation (♥ – ♥♥♥) : ♥♥♥

 

Je ne suis pas experte en poésie. Je n’en lis que rarement. J’en écris encore plus rarement.

Mais il y a quelques semaines, j’ai redécouvert un poème qui m’a marqué. Il ne faisait que quelques strophes. Il m’a fallu moins de cinq minutes pour le lire. Il me faudra des années pour l’oublier.

« Le gardien du phare aime trop les oiseaux ». C’est cette œuvre de Jacques Prévert que je vous présente aujourd’hui.

Le gardien du phare ou la puissance émotionnelle des mots

Lorsque j’écris, je suis toujours à la recherche du mot bien choisi, de la phrase bien tournée. Dans cette recherche de la musicalité d’un texte, les mots sont les percussions qui donnent le bon tempo.

Certains auteurs sont des maniaques du bon mot. Flaubert pouvait passer des jours entiers à chercher tous les synonymes d’un mot, scrutant pendant des heures celui qui ferait la différence.

Derrière la maniaquerie, il y a surtout une profonde compréhension du pouvoir émotionnel des mots sur le psychisme du lecteur.

Le vocabulaire n’est pas seulement la vitrine du niveau culturel de celui qui le prononce ou l’écrit. C’est avant tout une arme d’émotion massive.

Le mot doit provoquer, émouvoir, faire frémir. Il doit « claquer » dans l’esprit du lecteur comme claque un ballon de baudruche qu’une aiguille vient frôler.

En trois strophes, Jacques Prévert nous donne une leçon magistrale : comme utiliser un minimum de mots pour obtenir un maximum d’émotion.

Du pouvoir de la répétition

On apprend depuis l’école primaire que la répétition dans un texte c’est le MAL.

Mais il y a répétition et répétition.

Si elles peuvent parfois démontrer le manque de recherche de synonyme de la part de l’auteur, elles peuvent aussi être utilisées comme un véritable outil de martèlement émotionnel.

Dans ce poème de Jacques Prévert, la redondance des mots « milliers » et « cargo » pourrait sembler rébarbative dans un texte si court. En effet, « des milliers » répétés six fois en quatre phrases, ça fait beaucoup.

Mais le format court exige de puissantes images mentales. Pouvez-vous imaginer tous ces oiseaux dans le ciel ? Si la réponse est oui, c’est que la répétition s’est correctement imprimée dans votre esprit, vous permettant de vous représenter la scène.

Il en va de même pour la répétition d’« un cargo ». Ce cargo n’est jamais nommé. Il est anonyme, un parmi des milliers.

Et il n’a pas besoin d’avoir un nom. La répétition lui confère une identité à elle seule. Elle l’individualise, lui donne une existence propre.

Le pouvoir de raconter une histoire complexe en peu de mots

Un autre élément qui m’a interpellé dans ce poème est le découpage de l’histoire qui nous est présentée.

Dans la première strophe, il n’est question que des oiseaux et de leur nombre. Les verbes d’action s’enchaînent, dépeignant une séquence d’événements.

Dans la seconde strophe, entre en scène un nouveau protagoniste : le gardien de phare. Un homme sensible à la mort des oiseaux parce qu’il les aime trop.

L’utilisation du superlatif « trop » est ici intéressante et vient amorcer la suite tragique qui s’annonce : Que signifie aimer « trop » ? Aimer « beaucoup » et aimer « trop », est-ce la même chose ?

Alors vient le moment de la prise de décision, du choix décisif, de l’acte irrémédiable : l’homme qui aime trop les oiseaux, décide d’éteindre le phare.

Avec la dernière strophe, nous changeons de décor et de personnages. Telle une caméra qui zoom sur une scène, l’auteur présente un nouvel intervenant dans l’histoire : un cargo qui fait naufrage, emportant avec lui… des milliers d’oiseaux.

La fin du poème est sans fioritures. La morale de l’histoire est glaciale : quand les sentiments viennent rompre avec la raison, les drames commencent…

Une symbolique de l’effet papillon

L’effet papillon a été proposé par Edward Lorenz pour expliquer la relation de cause à effet qui unie deux événements apparemment non connectés.

Si l’hypothèse scientifique du météorologue est complexe, elle est souvent traduite par l’idée qu’un événement (de prime abord insignifiant) peut avoir de grandes répercussions.

Et c’est exactement ce que Prévert nous montre en trois strophes.

L’homme qui aime trop les oiseaux ne peut supporter que le phare soit à l’origine de leur mort. Nous en concluons que c’est un homme sensible, d’une grande empathie envers ces êtres vivants.

Alors l’homme va prendre une décision. Une décision guidée par son état émotionnel. Une décision qu’il prend seul, enfermé dans sa tour d’ivoire qui surplombe la mer.

Acte courageux ou insensé ? L’histoire ne tardera à trancher lorsque le cargo, privé de la lumière du phare, fait naufrage menant à la mort des hommes et les oiseaux tant aimés.

Le geste d’affection d’un homme est devenu le cauchemar d’autres. La protection des oiseaux dans le ciel à entraîné la mort de ceux en mer.

Nous sommes confrontés aux tragiques conséquences d’un acte « d’amour ».

Conclusion

Ce poème, sous ses apparences tranquilles, est d’une noirceur terrifiante.

En peu de mots, l’auteur nous plonge dans l’histoire de l’humanité. Une histoire faite de passions et de morts. Une histoire dans laquelle les passions conduisent trop souvent à la mort.

Le gardien du phare est une parfaite symbolique de l’Homme et de ses actes irréfléchis.

Sous les aspects d’une bonne nature et de bons sentiments, les actes les plus simples peuvent parfois avoir les pires conséquences. L’expression « le mieux est l’ennemi du bien » prend ici tout son sens.

Une foule de questions se posent : quelle est la part de responsabilité de l’homme ? quelle est la part du hasard ? Peut-on toujours mesurer le poids de nos actions avant que nous les exécutions ?

Vaste champ d’interrogations sur les mystères de la nature humaine !

Avec « Le gardien du phare aime trop les oiseaux », Jacques Prévert bouscule nos certitudes et pose les questions. À chaque lecteur de trouver sa réponse.

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