Une absinthe avec Maupassant

C’était une froide après-midi de décembre. Installé à ma table du café de la rue Saint Martin, je scrutais chaque attitude, chaque mouvement des passants. La vie derrière cette vitre sale était une source d’inspiration inégalable. J’imaginais les doubles vies derrière les pas pressés des messieurs et les terribles secrets dissimulés derrière les yeux rieurs des dames. Dans le silence monacal de la taverne, j’offrais à mon esprit le calme qu’il avait bien mérité.

C’est donc plongé dans cette douce rêverie, que j’attendais mon ami comme chaque jeudi depuis trois mois. Mais ce jour-là, je l’attendais avec plus d’empressement qu’à l’accoutumée. Plus tôt dans la journée, je venais de poser le point final à mon manuscrit, ce qui nous donnait matière à célébrer. Mon impatience eut raison de ma volonté et, n’y tenant plus, je commandais un verre d’absinthe pour me réchauffer le gosier.

« La fée verte attirera sûrement ce bon vieux Guy » pensais-je en riant alors que l’eau inondait tranquillement le verre couleur émeraude.

Je levais les yeux vers la vitre. Le ciel chargé d’électricité se faisait menaçant alors qu’une averse soudaine s’abattait sur la rue. Je m’enfonçais un peu plus sur la banquette moelleuse, et savourais le feu qui descendait dans ma gorge. La rue se séparait de ses badauds à mesure que l’eau l’infestait.

C’est alors que la porte du café s’ouvrit à toute volée. Je tournais vivement la tête, et découvrais le visage blafard de mon ami. Alors qu’il s’avançait dans ma direction, je crû voir un spectre. Sous le choc, j’osais :

— « Et bien, qu’avez-vous mon cher Guy ? »

L’homme tira la chaise qui se trouvait en face de lui et s’y affaissa lourdement. Les gouttes de pluie quittaient son chapeau pour couler en un fin ruisseau sur son visage. Je ne parvenais pas à reconnaître mon ami.

— « Parlez mon cher, vous me paraissez exténué.

— Ah ! mon bon Émile, vous ne pouvez savoir ce que j’endure… un cauchemar ! un véritable cauchemar…

— Que vous arrive-t-il ? vous m’intriguez.

— Tout a commencé jeudi après notre rencontre. J’ai d’abord pensé à l’absinthe. Je me suis dis que j’avais sûrement trop bu. Alors, depuis, je n’ai pas touché une goutte d’alcool. Mais… mais ça n’a pas cessé et je dois dire que cela empire de jour en jour…

— Est-ce quelque chose que vous auriez mangé ?

— Non. Je crois que je deviens fou mon pauvre Émile ! enfin, c’est ce que je préfère croire. Voyez-vous, même la folie me paraît douce à côté de… »

Mon compagnon ne put achever sa phrase. Son visage se contracta en un horrible rictus et ses yeux s’emplirent d’épouvante.

— « Racontez-moi tout mon ami, peut-être pourrais-je vous aider ?

— Au point où j’en suis, je doute que vous puissiez quoique ce soit pour moi. C’est trop tard, IL m’a eu…

— Qui vous a eu, Guy ? avez-vous des soucis avec votre percepteur ? ou peut-être est-ce avec votre éditeur ?

— Oh non ! ce dont je parle est bien plus terrifiant. Il ferait passer les hommes les plus impies pour des enfants de cœur, croyez-moi ! En vérité, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi de vivre ce que je vis !

— Je vous supplie de bien vouloir tout me dire, vous m’inquiétez cher ami.

— Oui, et vous avez sans doute raison de vous inquiéter. Je dirais même plus, vous devez vous inquiéter. Car après m’avoir eu, IL vous aura. IL vous aura tous ! »

Son cri résonna dans la salle vide et arracha un sursaut à la serveuse assoupie. J’aperçus dans son regard, le masque effrayant de la folie. Je frissonnais.

— « Guy…

— Non Émile ! vous ne pouvez plus rien. Je suis uniquement venu vous prévenir. Il n’y a plus rien à faire, IL accomplira son œuvre et personne ne pourra l’arrêter. Je suis parvenu aujourd’hui à lui échapper pendant quelques heures pour vous retrouver, mais IL me rattrapera bientôt. Je n’ai pas beaucoup de temps. IL ne cesse de me poursuivre où que j’aille. Je souhaitais vous remettre ce manuscrit. Ce sera certainement mon dernier. Lisez-le et faites-le publier. C’est la seule façon de vous protéger, vous et les autres. Il faut que tout le monde sache. »

D’une main tremblante, mon ami me tendit un dossier de feuillets chiffonnés.

— « Laissez-moi vous aider, je suis sûr que nous pouvons trouver l’origine du mal qui vous ronge…

— Croyez-moi mon brave Émile, nous ne pouvons plus rien, ni vous, ni moi, ni personne. Tout est fini, l’espèce humaine est menacée dans sa globalité, il n’y a plus rien à faire. Prenez et lisez. IL m’a eu, tout est fini pour moi. Mais vous… peut-être qu’il vous épargnera si vous connaissez ses ruses et parvenez à les déjouer. J’ai tout écrit, tout consigné. Gardez précieusement ces lignes et considérez-les comme une étude de la CHOSE. »

Ces mots à peine achevés, l’homme se leva brusquement et tituba jusqu’à la porte. Avant de franchir le seuil, il se retourna vers moi et m’adressa un dernier regard, ce regard qui, aujourd’hui encore, est imprimé dans mon esprit.

« Adieu mon ami. Nous aurons écrit de belles œuvres. Dommage que l’humanité ne puisse plus jamais les lire. »

La porte claqua et la pluie emporta mon compagnon de plume. Abasourdi, je demeurais incapable de bouger pendant un temps qui me sembla durer des siècles.

La charge qui pesait dans mes mains était mon seul contact avec la réalité. J’ouvris le dossier et laissais mon regard voyager sur la première page. Deux mots couleur sang flottaient devant mes yeux alors que je déchiffrais les lettres griffonnées d’une main tremblante :

 Le Horla

©2017CoralDickinson

Vous pouvez retrouver la chronique du « Horla » de Guy de Maupassant ici

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *