Le vieux Georges

Je m’appelle Alphonsine Lerouge.

Cet après-midi-là, je l’ai passé à regarder par la fenêtre. Dehors il pleuvait des cordes. Le ciel était envahi de nuages gris. Il n’était pourtant que quatorze heures mais la nuit semblait déjà être tombée. Les arbres menaient une danse bizarre, leurs branches se balançant de droite à gauche. Eux qui étaient si beaux en pleine lumière avec leurs feuilles vertes, étaient à présent tout noirs. On aurait dit que quelqu’un était passé par là et les avait repeints.

Les pavés de la rue étaient recouverts d’eau à tel point qu’on ne les voyait presque plus. Eux aussi avaient pris une teinte sordide. La pluie tombait tellement qu’elle avait réussi en quelques minutes à former de grandes flaques sur les trottoirs. Les gens marchaient parfois dans l’une d’entre elles, s’éclaboussant au passage. Les parapluies envahissaient la rue. C’était beau. Au moins ils mettaient un peu de couleur dans toute cette grisaille.

« Ça fait penser à une palette de peintre » que j’me disais. Je me souviens même qu’il y en avait un rouge. Lui, il m’a marqué parce que ça tranchait bien avec la noirceur ambiante. Je pense que c’était une dame en-dessous mais je n’en suis pas sûre.

Le vieux Georges, il n’aimait pas que je passe trop de temps au carreau. « Arrête de rêvasser ! » qu’il me disait tout le temps. Je pensais même encore entendre sa voix cet après-midi-là. J’étais prête à lui répondre comme d’habitude « Mais oui, je viens ». C’est ce que je répondais toujours pour ne pas le contrarier. Il était susceptible le Georges. Dès que quelque chose n’allait pas dans son sens, on les voyait vite venir lui et sa colère. Il n’était pas très grand mais croyez-moi, il en imposait. Même dans le village, peu de monde se risquait à lui chercher des noises.

Mais cet après-midi-là, pour la première fois depuis quarante ans, je n’entendais pas sa voix. La pièce était remplie du son de la pluie qui tapait rageusement sur la vitre. Toute la rue des Récoltes, celle qui est devant chez moi, était noyée. Elle est construite en pente et je voyais l’eau couler comme une petite source. « Pourvu que la cave ne soit pas inondée… » que j’pensais en m’installant confortablement sur de gros coussins. Je pris ma tasse de café et soufflait dessus pour le refroidir. J’étais comme bercée par le son du déluge. J’me souviens que c’est à ce moment là que j’ai souris. Ça m’a fait drôle. J’avais oublié ce que ça faisait d’être en paix.

Un éclair est venu rapidement tenir compagnie à la pluie et le tonnerre les a rejoint presque aussitôt. Les trois formaient un beau trio. On pense jamais à les écouter jouer leur musique. Moi j’avais passé ma vie à regarder par le carreau, à voir les gens passer et repasser dans la rue. Je regardais même les allées et venues des voisins. Tiens, la mère Dubon, je pouvais dire exactement quand elle sortait acheter son pain et à quelle heure elle rentrait des commissions. Des années à mon carreau m’avaient appris tout ça. Mais la tempête, je n’avais jamais pensé à la regarder. Les éclairs se rapprochaient, striant le ciel de leur lumière éclatante. Mazette ! C’était quelque chose.

Le dos calé contre les gros coussins du canapé, je pensais à Georges. En regardant ce spectacle, je me disais que lui et ce fichu temps c’était un peu la même chose. Quand il faisait pleuvoir ses salves de reproches, vous étiez douchés pour un bon moment. Et je vous prie de croire qu’il n’existait pas de parapluies assez grands pour se protéger contre ça. Quand il tempêtait, il valait mieux se mettre aux abris rapidement. Le vieux Georges, il avait même réussi, au bout d’un moment, à ce qu’un éclair lancé avec ses yeux vous paralyse sur place. Oui, lui et la tempête, ils étaient pareils.

Un matin, alors que le vieux Georges déjeunait, il s’était coupé une grosse tranche de pain et comme à son habitude, il l’avait généreusement recouverte de pâté de foie. Le vieux trempait la tartine dans son café au lait, quand il fit valser d’un geste rageur le bol sur la table. Le café s’était répandu jusque sur le sol. Surpris, le gros Robert, notre chien de dix ans, dégagea d’en-dessous de la table aussi vite qu’un jeune chiot.

« Merde alors ! qu’il avait tonné. Mon café est froid ! Dis, qu’est-ce-que tu fous de ton temps la vieille ! Le café tu l’as fais à quelle heure, hein ? Moi, j’ai bossé toute ma vie pour entretenir Madame et voilà la récompense ! Tu l’as belle toi vraiment ! Ça a jamais rien foutu de ses journées et c’est même pas capable de faire un café chaud… »

Je ne me souviens même plus de la suite. Le vieux Georges il pouvait parler sans s’arrêter et enchaîner les phrases les unes après les autres sans reprendre son souffle. Des fois, ça pouvait durer plus de dix minutes sans interruption. Je l’ai jamais dit à personne parce que de toute façon, tout le monde avait peur de lui, alors à quoi bon ?

Cet après-midi-là je l’ai passé à regarder par ma fenêtre en pensant à Georges. Je ne ressentais pas grand chose pour dire vrai, j’appréciais le son de la tempête tout simplement. « Au moins celle-là, elle ne va pas me casser les pieds » que j’me disais. Quelques heures plus tôt, le vieux Georges il m’avait encore enguirlandé pour une histoire de rôti trop cuit ou je ne sais quoi.

Ça s’est passé très vite. Je n’ai pas vraiment réfléchi. Je me suis retournée et lui ai flanqué un coup de carafe dans la trogne. Il est tombé à la renverse. J’étais un peu sonnée. Non par le fait qu’il soit tombé mais d’avoir osé, après quarante ans de mariage, lui flanquer une tarte. Bon, apparemment, c’est la seule et unique que je lui mettrai parce qu’après, il ne s’est plus relevé le vieux Georges.

J’ai pas eu le cœur, mais surtout la force, de le bouger alors il est toujours allongé sur le tapis du salon. C’est qu’il pèse son poids le bougre après des années à bouffer des tartines de pâté !

Le tapis lui, il est maintenant foutu. À cause de la mare de sang qui entoure la tête du vieux Georges.

©2017CoralDickinson

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