Le meurtre de Robert Maillard

Instant de vie sur la violence ordinaire…

Un corps flotte dans le lac. L’eau est calme. Le beau temps a amené beaucoup de familles avec leur cortège d’enfants de tous âges. Les femmes sont accrochées aux bras de leurs maris, les enfants courent et rient, tenant par la main la ficelle de leur cerf-volant. Il y a aussi des barques voguant doucement sur l’eau, des ombrelles de soie protégeant ces dames des rayons cuisants du soleil de midi. Et ces messieurs qui rament, fiers d’être à la manœuvre. Ils doivent parfois débiter une blague ou deux à leur dulcinée, car ces dames gloussent souvent.

Les âmes seules passent vite inaperçues dans ce genre d’ambiance. Personne ne les remarque, trop ivres qu’ils sont à boire leur petit bonheur. Soudain, une voix se détache de l’agitation.

“ Il y a un corps qui flotte sur l’eau ! ”.

Un cri d’effroi lui emboîte le pas et tous se figent. Les regards et les visages se tournent comme un seul homme et scrutent la surface de l’eau. Les premiers rictus apparaissent, les yeux s’écarquillent, certaines peaux, tannées par le soleil, blêmissent.

Une agitation d’un genre nouveau gagne le lac. Ces dames se lèvent, essayent de fuir leur barque au plus vite. Mais elles s’arrêtent. Trop éloignées de la berge, elles ne vont quand même pas salir leurs jolies robes… Alors, elles se rassoient et tentent de regarder ailleurs. Certaines cachent leur visage dans leurs doigts gantés pour pleurer.

Et ces messieurs que font-ils ? Certains rament plus vite pour s’approcher du corps flottant et confirmer ce qu’ils savent déjà. D’autres, moins téméraires, pagaient pour rejoindre la terre ferme au plus vite. Le lac s’agite. Des vagues viennent désormais strier sa surface sous le nombre de barques qui s’activent. Les masques sont tombés et les sourires ont disparus.

Immobile face à la berge, je souris en entendant les sirènes stridentes des ambulances rivaliser avec celle de la police. Des hommes s’attroupent et tentent de sortir le malheureux de l’eau. Ils retroussent leurs manches, desserrent leur cravate. Leur mine défaite et leur statut de héros auto-proclamé raviront les journalistes qui ne devraient pas tarder à se presser autour du cordon de sécurité. Enfin, si les deux nigauds en uniforme parviennent un jour à l’installer…

Une voix dans mon dos me sort de ma torpeur.

– Mais… c’est Robert ! Oh non c’est pas possible… la voix se brise dans un sanglot étouffé. Je souris. Le show va commencer.

– Vous le connaissez Monsieur ? La voix grave d’un agent de police me chatouille l’oreille.

– Oui bien sûr, c’est mon beau-frère ! Nous étions venus faire un pique-nique avec nos épouses… L’homme n’achève pas sa phrase. Il vient de s’effondrer sur le sol. Victime du choc ou d’une insolation… Je tourne légèrement la tête, réprimant de toutes mes forces le rire qui me vient aux lèvres.

Des policiers s’affairent autour du pauvre bougre. Ils essaient de lui faire reprendre conscience en lui imprimant de petites gifles sur ses grosses joues empourprées. Mes yeux fixent ce gaillard. Dire qu’il y a une heure il devait cuver son vin à l’ombre d’un platane, un sourire vulgaire aux lèvres ! Comme les circonstances changent un homme…

– Monsieur, monsieur ! Si vous savez qui est la victime, dites-nous son nom ! l’agent, visiblement pressé d’en finir, multiplient les gifles rageuses. L’homme, les joues cramoisies sous l’effet des claques, laisse échapper un nom.

– Robert… Robert Maillard. Le bonhomme, en mauvaise doublure de Sarah Bernhardt, s’est de nouveau évanoui. L’agent, lui, s’éloigne déjà. Je décide de le suivre.

C’est alors qu’une femme accourt dans notre direction. Sa belle robe blanche n’est plus qu’un tissu boueux. Elle ne ramasse pas son ombrelle qui heurte lourdement le sol. Ses cheveux sont en désordre. Ses yeux suintent la folie. A bout de souffle, la femme ne peut que bredouiller des bribes de phrases que personne ne comprend.

– Mon mari… ici en pique-nique…s’est absenté… et mort !

Je la regarde prendre appui sur le bras de l’agent qui, gêné ou ne voulant pas tâcher son uniforme, tente d’esquiver ces contacts forcés. Je souris. Je me doutais que la journée allait être riche en rebondissement mais la scène qui se joue est au-dessus de mes espérances.

Je passe au crible la large troupe de badauds qui s’est agglutinée autour de l’agent et de la folle. Je suis sûr que certains se disent qu’ils ont bien fait de venir ici plutôt qu’au cinéma. Un corps dans la flotte à l’heure du pique-nique, c’est bien. Voir l’hystérie se répandre, c’est mieux.

La femme tire brutalement l’agent par le collet. Celui-ci, qui n’a pas vu le coup venir, se recule et tente de desserrer les fines mains gantées qui chiffonnent le col de sa chemise neuve.

– Calmez-vous madame ! les hommes qui encerclent ce drôle de couple regardent cette femme secouer l’agent comme un prunier. Celui-ci, pour s’en sortir, ne trouve rien de mieux que de la tirer par le chignon. Il ne vient à l’esprit de personne de s’interposer. Après tout, quitte à avoir sa journée foutue autant en avoir plein les yeux… Près de la berge, les agents qui tirent le corps de l’eau, doivent s’interrompre et courent porter secours à leur collègue.

Les agents encerclent la femme, lui maintiennent les bras et les jambes comme ils peuvent. La pauvre s’époumone et gueule à qui veut l’entendre que son mari a été assassiné.

Des renforts sont appelés. Et pendant que la folle gesticule, le corps de son mari lui, glisse de la berge sur laquelle les agents l’ont rapidement posé. Il flotte de nouveau sur l’eau sous le regard médusé des badauds.

C’est à cet instant que je décide de quitter le parc. Je fais demi-tour et tout en m’avançant vers les grilles de la sortie, j’attrape au vol les commentaires de deux précieuses :

– Tu crois que le gars a été assassiné ?

– Oh ! tu sais, la souffrance fait dire beaucoup de bêtises. Le pauvre bougre a dû trop boire et il est tombé à l’eau voilà tout. L’alcool et l’eau, ça n’a jamais fait bon ménage…

J’accompagne leurs gloussements d’un de mes plus beaux sourires. Elles ont raison. Une fois dans la rue, je jette un rapide coup d’œil derrière vers le parc. Le corps flotte toujours sur l’eau calme du lac.

Alors que je me mets en route une douleur commence à envahir mon épaule droite. Me suis-je blessé alors que je lui tenais la tête sous l’eau ? Ou est-ce lorsque j’ai tiré le corps de ce type vers la flotte ?

Qu’importe ! Le soleil est encore haut. Tous les parcs de la ville sont bondés et les pique-niques s’achèvent. Espérons qu’ils n’aient pas été trop arrosés. Parce qu’alcool et l’eau, ça fait pas bon ménage…

©2017CoralDickinson

Save

Save

Save

Save

6 commentaires

  1. Très bien écrit, on est transporté dans l’action comme dans un petit film. Malgré le sujet tragique de la nouvelle (un meurtre), des scènes délicieusement comiques. J’ai adoré, merci ! 🙂

  2. Ah mais je veux la suite !! 😉 Je trouve cette nouvelle surprenante et en même temps prenante… J’adore le déroulé de l’intrigue qui pourtant, est attendu vu le titre 🙂

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *